« Les 26 et 27 juin 2025 à Bè, trois jeunes qui n’étaient pas armés et ne représentaient aucun danger immédiat, poursuivis par les forces de sécurité, ont sauté dans la lagune de Bè. Selon les témoignages des riverains, l’un d’eux aurait été visé par des tirs des forces de sécurité et retrouvé mort le lendemain…
Au moins 21 cas de torture avérés ont été documentés : mise à nu, empêchement d’aller aux toilettes, détention mixte sans séparation, menaces d’exécution, etc. » Ceci est un extrait de la déclaration d’un groupe d’avocats originaires d’une douzaine de pays africains. Ils annoncent, grâce aux actions concertées du CACIT et de l’OMCT, des poursuites judiciaires au niveau national et international contre les auteurs présumés des évènements des 5, 6, 26, 27 et 28 juin 2025 au Togo.
Si nous rappelons ces faits graves, c’est parce que le 30 août 2025, le Mouvement du 06 juin (M66) appelle une nouvelle fois les populations dans les rues pour une marche de contestation. « Démission du gouvernement, retour à la Constitution de 1992, libération immédiate de tous les prisonniers politiques, liberté totale d’accès à Internet », telles sont les revendications portées par le groupe d’activistes qui fait l’actualité au Togo depuis l’arrestation, dans les conditions rocambolesques, de l’artiste AAMORN. Disons-le clairement : le M66 n’a pas l’habitude de se conformer aux dispositions prévues par la loi de 2011 fixant les conditions d’exercice de la liberté de réunion et de manifestation pacifique publique. L’un des arguments avancés par les soutiens de cette organisation est le refus quasi systématique du gouvernement d’autoriser les manifestations publiques. L’interdiction de la manifestation du 9 août en mémoire des victimes des récents incidents et les nombreuses autres interdictions de manifester déjà enregistrées semblent corroborer cette thèse.
Quelle sera, dans ces conditions, l’attitude du gouvernement et des forces de l’ordre face aux manifestants le 30 août 2025 ? Les organisations de défense des droits de l’homme vont-elles encore enregistrer des cas de décès et de torture comme lors des précédentes manifestations ? La question mérite d’être posée, car les autorités togolaises, malgré les nombreux témoignages de présumées victimes de tortures et autres traitements inhumains, n’ont cessé de féliciter les forces de l’ordre pour leur professionnalisme durant les manifestations des 26, 27 et 28 juin 2025. Il y a quelques jours, le témoignage du jeune Yannik, molesté, dépouillé de ses biens et laissé pour mort, a secoué la toile. Il est utile de rappeler que le Togo a ratifié la Convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants le 18 novembre 1987. Dans le droit positif togolais, aucune disposition ne soumet les participants à une manifestation non autorisée aux traitements précités.
Comment peut-on expliquer ce sentiment de désespoir qui pousse les Togolais à enchaîner les manifestations, même non autorisées ? Les Togolais sont-ils vraiment étouffés, malheureux, ou s’agit-il simplement d’une manipulation de l’opinion ? Le Togo a perdu huit places selon le dernier classement de la liberté de la presse réalisé par Reporters sans frontières. Des compatriotes se retrouvent en détention pour leur opinion. Le cas le plus surprenant est celui de Sokpor Sitsopé Honoré, communément appelé Affectio, emprisonné depuis plusieurs mois pour un poème.
Les populations des pays de l’AES, confrontées à d’importants défis sécuritaires, sont plus heureuses que les Togolais, à en croire le World Happiness Report 2025.
En 1980, le produit intérieur brut du Togo était légèrement supérieur à celui du Bénin. Quatre décennies plus tard, le PIB du Bénin est deux fois supérieur à celui du Togo. En clair, le Bénin produit plus de biens et de services que le Togo. Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Comme le Togo, le Bénin aussi a connu des crises politiques et des conférences nationales souveraines. Mais, contrairement au Bénin, le Togo n’a pas connu de véritable alternance politique pacifique. Est-ce la cause de ce décrochage ? Nous éviterons de prendre un tel raccourci. Une chose est sûre : le Togo se développe, mais pas au bon rythme.
Nous aurions pu clôturer cette chronique sans évoquer la rencontre entre le président du Conseil et un groupe d’artistes togolais qui fait couler beaucoup de salive. En effet, cet évènement pouvait être classé dans la rubrique des faits divers si l’artiste Sethlo n’avait pas évoqué la question de la restriction d’Internet dans une de ses sorties. À en croire le chanteur, qui faisait partie de la délégation ayant rencontré Faure Gnassingbé, les Togolais devraient faire des vidéos pour réclamer poliment le retour à la normale. Chères autorités, l’accès à Internet n’est ni une faveur ni une générosité. C’est un service que les Togolais paient et dont ils doivent être satisfaits.
