Longtemps considérés comme un symbole d’unité et de fierté nationale, les Éperviers du Togo semblent aujourd’hui voler bien plus bas dans le ciel de la popularité. Le frisson qui parcourait les foules à chaque match de la sélection s’est estompé, remplacé par une indifférence croissante. Que s’est-il passé pour qu’un peuple aussi passionné se détourne de son équipe nationale ?
Nous avons tendu notre micro à une dizaine de citoyens à Lomé, autour du Grand Marché, à Bè, à Agoè et à Hedzranawoé. Le constat est unanime : l’amour est toujours là, mais la confiance s’est effondrée.
Julie, 33 ans, coiffeuse à Bè : « Avant, même les femmes qui ne suivaient pas le foot connaissaient les joueurs ! Maintenant, on entend à peine quand les Éperviers jouent. Ils nous déçoivent trop souvent… »
Kossi, 45 ans, taximan à Agoè : « Depuis la CAN 2017, on ne voit plus rien de bon. Chaque fois, on espère, mais ils perdent ou font match nul. C’est décourageant. »
Edem, étudiant à l’Université de Lomé : « Le football togolais donne l’impression d’être bloqué. Même quand on a de bons joueurs, on n’arrive pas à aller loin. Il faut un vrai projet, pas des improvisations. »
Ama, vendeuse ambulante à Gbossimé :« Moi je dis : tant que le problème spirituel n’est pas réglé, on ne gagnera rien. L’histoire de Moustapha Bodé là, c’est sérieux. »
Une génération désabusée, des journalistes inquiets
Pour approfondir notre réflexion, nous avons interrogé trois journalistes sportifs togolais, chacun avec une plume et une voix respectée dans les milieux sportifs du pays.
Jacques PEKEMSI, journaliste et analyste sportif
« Je pense que la réponse est toute simple. Il y a avant tout un grand découragement face aux résultats de l’équipe nationale togolaise. Beaucoup avaient encore un léger espoir de qualification pour la prochaine Coupe d’Afrique des Nations, mais les récentes prestations, notamment à Lomé, ont fortement déçu le public , malgré une mobilisation visible dans les tribunes.
Les supporters n’ont pas ressenti cet engagement attendu de la part des joueurs. Ils n’ont pas non plus compris certaines décisions du sélectionneur, ce qui a renforcé ce sentiment de désarroi. Pourtant, le Togo est un pays où la population aime profondément le football. Il suffit de voir les attroupements dans les quartiers lors des matchs de Ligue des champions : les jeunes se rassemblent pour suivre les rencontres à la télévision, preuve de leur passion.
Ce n’est donc pas un refus de soutenir les Éperviers, mais plutôt une crise de résultats qui démotive. Cela dit, à chaque rendez-vous important, on remarque que le public fait sa part. Même si le stade n’est pas toujours plein, il y a toujours des supporters présents pour encourager l’équipe.
Aujourd’hui, la balle est dans le camp du staff technique, de la Fédération togolaise de football, du ministère des Sports, et de tous les acteurs du monde sportif. Il faut qu’ils conjuguent leurs efforts pour améliorer la gestion de la sélection, offrir de meilleures prestations et, surtout, regagner la confiance du public en montrant qu’un nouvel élan est réellement en marche. »
Pour un autre journaliste sportif, qui a requis l’anonymat, et pour des raisons de sécurité nous avons choisi de l’appeler Florent
« On peut dire qu’il y a un véritable engouement pour le football au Togo. Les Togolais aiment profondément ce sport. C’est presque une passion nationale. Mais parfois, j’ai l’impression que c’est le football qui ne nous rend pas cet amour. Cela fait des années que nos différentes sélections, que ce soit les Éperviers hommes, dames, U20 ou autres peinent à aller loin dans les compétitions.
On commence toujours avec de l’espoir, on y croit fort, surtout lors des matchs à domicile, où l’ambiance est incroyable, où l’on sent une véritable communion entre les joueurs et le public. Et pourtant, trop souvent, ce sont des matchs nuls ou des défaites qui viennent briser cet élan et laissent un goût amer. C’est profondément décevant, surtout pour un peuple aussi passionné.
À cela s’ajoute le manque d’engagement de certains joueurs, qui donnent tout dans leurs clubs où ils sont souvent des stars, des meilleurs buteurs mais ont du mal à briller sous les couleurs nationales. C’est frustrant, car le potentiel est là, le public est là. Il ne manque qu’un déclic, ce petit quelque chose pour que le rêve devienne enfin réalité.
Nous espérons tous que, dans dix ans peut-être, les choses changeront. Que le football togolais retrouvera son souffle, comme au début des années 2000, et qu’il redonnera enfin au peuple la fierté et la joie qu’il mérite. »
. Au-delà du terrain : Le choc du spirituel et du rationnel
Si certains fans se disent lassés par les contre-performances, d’autres évoquent un aspect plus mystique. Depuis la sortie publique de Moustapha Bodé, ancien membre du staff en 2006, qui a réclamé 25 millions de F CFA à la Fédération pour services non rémunérés, une partie de l’opinion croit dur comme fer à une malédiction. Pour eux, tant que le « vieux dossier » ne sera pas réglé, l’équipe nationale restera dans une spirale d’échecs.
Refaire battre le cœur des Éperviers
L’équation est simple, mais difficile à résoudre. Pour rallumer la flamme, il faut des résultats. Des victoires, des qualifications, des émotions fortes. Car au-delà des croyances, des conflits internes, ou des erreurs de gestion, c’est le plaisir du jeu et la fierté du maillot qui maintiennent un peuple uni derrière ses héros.
Pour l’instant, les tribunes se vident, les cœurs s’éteignent. Mais le Togo n’a pas dit son dernier mot. Il suffit d’un déclic. Un but. Une victoire. Et les ailes des Éperviers pourraient à nouveau fendre les airs.
