Lancé pour répondre à l’urgence d’inclusion sociale, le projet e-ID Togo vise à doter chaque résident d’un Numéro d’Identification Unique (NIU) garantissant une existence légale et l’accès aux services essentiels. Dans un contexte de collecte massive de données biométriques, la question de la protection des données personnelles est au cœur des préoccupations. Encadré par un arsenal juridique national rigoureux et des technologies sécurisées, le projet e-ID Togo garantit la confidentialité, l’intégrité et le consentement éclairé des citoyens. Dans cet entretien, le Directeur Général de l’Agence Nationale d’Identification (ANID), Sileté Dovo revient sur les avancées du projet, les défis rencontrés et les mécanismes mis en place pour conjuguer inclusion numérique et respect des droits fondamentaux.
Monsieur le Directeur, depuis le lancement du projet e-ID Togo, l’un des objectifs déclarés est de répondre à un impératif d’inclusion sociale. Pouvez-vous nous expliquer en quoi l’attribution d’un Numéro d’Identification Unique (NIU) à chaque résident est une réponse à l’invisibilité administrative de plus de millions de Togolais ?
L’attribution d’un Numéro d’Identification Unique (NIU) répond directement au problème structurel d’invisibilité administrative qui touche plus de la moitié de la population togolaise. Cette invisibilité se traduit par l’impossibilité de prouver son existence légale, créant une exclusion en cascade des services essentiels.
Le projet e-ID permet de briser ce cercle vicieux en offrant une identité légale à ceux qui en sont dépourvus. Concrètement, il ouvre l’accès à des services fondamentaux comme l’ouverture d’un compte bancaire, l’accès au crédit, à l’éducation formelle, à l’emploi déclaré et donc à la sécurité sociale, aux diplômes officiels, l’accès aux services de télécommunication.
Par ailleurs, il y a aussi un besoin de simplification des procédures administratives. Le Togo s’est lancé dans un processus ambitieux de digitalisation des services publics et donc avec le NIU, l’accès à ces services sera beaucoup plus facile, simple et sécurisé.
Et cette initiative de donner une identité unique, fiable et sécurisée est le premier projet inscrit sur la feuille de route gouvernementale 2020-2025 et est appuyé par la Banque Mondiale dans le cadre du programme régional WURI (Identification unique pour l’intégration régionale en Afrique de l’Ouest) soutenu par la Banque mondiale avec un financement de 72 millions de dollars pour le Togo sur un total de 395,1 millions pour l’ensemble du programme. L’objectif est ambitieux : fournir des justificatifs d’identité à plus de 8 millions d’individus au Togo d’ici 2026.
Le 12 mai dernier, vous avez relancé la campagne d’enregistrement biométrique de masse dans la préfecture du Golfe après une suspension de près de trois mois. Quelles ont été les raisons de cette pause et quel bilan faites-vous de cette reprise à ce jour ?
Il n’y a pas eu de pause… Nous organisons les enregistrements de manière séquencée. Ensuite, il y a plusieurs facteurs à prendre en compte. Les facteurs techniques par exemple. Ayant fini dans la région des Savanes, les équipements doivent être remis en état, configurés pour être déployés dans de nouvelles zones ; faire la reconnaissance des sites à utiliser de nouveau et bien d’autres choses. Ensuite, il y a des principes à respecter notamment la non-superposition des activités d’identification biométrique et certaines opérations qui peuvent prêter à confusion notamment les recensements électoraux.
Nous avons terminé dans la région des Savanes et désormais nous nous attaquons au Grand Lomé, la Capitale en commençant par la préfecture du Golfe. Cette campagne s’accompagne de sensibilisation renforcée en communication 360°, incluant des caravanes itinérantes couplées à des matchs de football festif, démontrant une approche créative et singulière pour toucher les populations, notamment les jeunes, les commerçants, artisans et conducteurs de taxis. Nous ne négligeons pas la communication communautaire avec les crieurs traditionnels et le gongonnage pour informer les populations de divers horizons pour une meilleure appropriation du projet.
Le projet prévoit d’identifier également ceux qui n’ont aucun document, à condition qu’ils se présentent avec deux témoins déjà enregistrés. Quels mécanismes précis de vérification l’ANID met-elle en œuvre pour éviter les doublons ou les fraudes ?
Afin de garantir l’inclusion sociale et atteindre une identification universelle. Pour s’enregistrer, il y a deux modalités :
- L’enregistrement avec une pièce d’identité (carte d’identité, passeport, acte de naissance, certificat de nationalité, …). Pour les personnes détenant ces pièces, l’enregistrement se fait directement en s’y rendant dans un centre.
- L’enregistrement avec témoignage est ouvert aux personnes ne détenant aucune pièce d’identité. Pour ce faire, elles devront se rendre, dans un centre, accompagnée de deux témoins déjà titulaires de leur NIU, donc déjà enregistrés dans la base de données de l’Agence Nationale d’Identification.
L’ANID met en œuvre plusieurs mécanismes pour garantir l’unicité et éviter les doublons ou fraudes ; à savoir :
- Système de témoignage contrôlé : Pour les personnes sans documents, l’enregistrement nécessite le témoignage de deux personnes déjà enregistrées et disposant de leur NIU, créant une chaîne de confiance vérifiable.
- Capture multimodale : Le système capture systématiquement trois types de données biométriques (photo, empreintes digitales et image de l’iris) pour assurer une identification unique et infalsifiable de chaque personne.
- Déduplication biométrique : Le NIU n’est généré qu’après une opération de déduplication qui compare les données biométriques de chaque nouveau demandeur avec celles déjà enregistrées dans la base. Cette vérification porte sur les trois modalités biométriques et sur les données biographiques.
- Architecture sécurisée : Les données sont chiffrées dès leur saisie et transmises via un réseau sécurisé vers des centres d’hébergement agréés, respectant les normes de sécurité les plus strictes.
- Mécanisme de réclamation : Un système de gestion des plaintes permet de signaler tout problème via le numéro vert 8285 ou directement dans les lieux d’enregistrement à travers des agents de gestion de plaintes.
- Le NIU est conçu pour devenir la clé d’accès à des services sociaux et économiques, tels que l’assurance maladie universelle, l’éducation ou l’emploi. Pouvez-vous nous expliquer comment cette base de données permettra un ciblage plus efficace que les précédents dispositifs comme le programme Novissi ?
Le NIU dans sa génération permet d’assurer l’unicité de chaque personne. Pour les programmes d’aides sociales, le NIU facilitera la délivrance de l’aide et favorisera un ciblage rapide et fiable grâce notamment à :
- Une base de données unifiée et exhaustive : La base de données centrale de l’e-ID couvrira plus de 8 millions d’individus, incluant les populations jusqu’alors invisibles administrativement. Lors de la mise en œuvre du programme Novissi, la base de données électorales a été utilisée parce que c’était la plus grande base de données disponible. Donc les personnes désireuses de bénéficier de cette aide ont dû utiliser leur carte d’électeurs. Avec l’e-ID, on est sûr de toucher le plus grand nombre de personnes en cas d’aides sociales.
- Vérification biométrique : L’authentification biométrique multimodale garantit l’identité réelle des bénéficiaires, éliminant les risques de fraude, de doublons ou d’usurpation d’identité qui peuvent survenir dans le cadre de programme d’aide.
- Dans chaque commune du Grand Lomé, des centres d’enregistrement ont été ouverts depuis le 19 mai 2025. Avez-vous rencontré des difficultés logistiques ou techniques ? Et comment les équipes de l’ANID et de l’INSEED sont-elles formées pour y faire face ?
Bien sûr que nous avons connu et nous connaissons toujours des difficultés de plusieurs ordres sur le terrain. Il s’agit notamment des difficultés techniques et logistiques.
Sur le plan technique, nous sommes dans le cadre d’un projet digital avec un système d’information et une architecture complexe. Il peut arriver que les systèmes puissent avoir des problèmes mais les équipes techniques au back-end travaillent 24/7 pour assurer une continuité des services. De la même manière, des kits peuvent être en panne sur le terrain. Pour résoudre ces pannes, des équipes techniques mobiles sillonnent les centres tous les jours. L’objectif est d’assurer une fluidité dans les opérations et limiter au maximum le temps d’attente.
Sur le plan logistique, il faut savoir que c’est une grosse machine en place. Nous avons environ 301 centres ouverts, 1000 kits déployés et 3700 personnes sur le terrain. Au-delà, de ça, il faut ajouter l’acheminement des consommables, des cartes imprimées, … Il faut donc une coordination fine entre toutes les parties prenantes.
L’ANID a confié à l’INSEED les opérations d’enregistrement sur le terrain. Des agents ont été recrutés, formées et déployés. Avant ce déploiement, il y a eu des pilotes afin d’évaluer les procédures mises en place et de les améliorer au besoin. Il s’agit entre autres de la gestion de la foule et de l’affluence, les techniques de captures des données biométriques, la saisie des données biographiques, la gestion des exceptions biométriques, …
Des centres fixes sont situés dans les établissements scolaires, choisis pour leur accessibilité et proximité pour les populations en vue de favoriser l’inclusion. De plus, des kits ont été déployés dans les marchés et les administrations publiques pour un meilleur maillage. Dans la même optique, les bureaux de Poste, les agences des opérateurs téléphoniques et elles de l’Union Togolaise de Banque (UTB) accueilleront les équipes de l’ANID pour assurer l’enregistrement des personnes physiques. C’est le lieu ici de remercier ces partenaires et d’appeler d’autres à se manifester pour ce projet qui changera profondément la société togolaise et qui permettra de construire une société numérique.
- La question de la protection des données personnelles est cruciale. Quelles garanties concrètes sont mises en place pour sécuriser les données biométriques collectées, en lien avec l’Instance de protection des données à caractère personnel (IPDCP) ?
Le système intègre plusieurs garanties robustes pour la sécurité des données. Il faut savoir que le Togo a fait le choix stratégique d’utiliser MOSIP[1] une plateforme « Open Source » afin d’avoir une souveraineté sur son système national d’identification biométrique. La sécurité et la confidentialité sont au cœur de la conception de MOSIP. La plateforme est conçue pour protéger les données personnelles des citoyens et pour garantir leur consentement éclairé avant toute utilisation de leurs informations
De plus le Togo a, très tôt, opté pour un modèle de sécurisation de son cyberespace en adoptant un cadre juridique et institutionnel.
En matière de cybersécurité, la Loi 2018-026 sur la cybersécurité et la lutte contre la cybercriminalité au Togo du 10 septembre 2020 modifiée par la loi 2022-099 du 24 juin 2022 crée un cadre robuste en matière de protection des systèmes d’information. Cette loi crée aussi l’Agence Nationale de la Cybersécurité (ANCy) qui est en charge de la mise en œuvre de la stratégie nationale de cybersécurité. Le Togo a innové en matière de cybersécurité en créant à travers un partenariat public-privé une société de droit Togo dénommé Cyber Defence Africa (CDA)[2] qui opère le Security Operation Center (SOC) et le centre national de réponse aux incidents de cybersécurité au Togo (CERT Tg).
En matière de protection des données à caractère personnel, la loi N°2019-014 du 29 octobre 2019 relative à la protection des données à caractère personnel fixe le cadre relatif à la collecte, le stockage, l’utilisation, l’exploitation, le partage des données à caractère personnel. Cette même loi crée l’Instance de Protection des Données à Caractère Personnel qui a pour rôle principal de veiller au respect de la loi sur la protection des données personnelles. Elle assure que les informations personnelles des citoyens sont traitées de manière éthique et responsable, en accord avec les lois et règlements en vigueur.
Afin d’assurer une sécurité optimale, l’ANID applique des protocoles de sécurité assez élevés notamment par :
- Un chiffrement des données dès leur saisie ;
- Une transmission via réseau sécurisé vers des centres d’hébergement agréés ;
- Des mécanismes d’authentification sécurisés ;
- Une architecture garantissant confidentialité, intégrité et sécurité
Par ailleurs, dans le cadre du projet e-ID, l’ANID garantie plusieurs droits consacrés par la loi sur la protection des données à savoir :
- La consultation de ses données ;
- La rectification et de mise à jour des données ;
- Mécanisme de réclamation via le numéro vert 8285 et les différents canaux digitaux mais aussi à travers les agents de gestion plaintes dans tous les centres ;
- L’obtention du consentement avant l’enregistrement de chaque personne.
[1] MOSIP, acronyme de Modular Open Source Identity Platform, est une plateforme d’identité numérique open source, basée sur des normes ouvertes. Elle est conçue pour aider les pays à créer et gérer leurs systèmes d’identification nationaux. MOSIP est modulaire, évolutive et conçue pour garantir la sécurité et la confidentialité des données.
[2] https://www.cda.tg/fr/a-propos/
