La popularité actuelle des chefs d’État sahéliens est incontestable. Portés par des politiques souverainistes et des réalisations concrètes, ils jouissent aujourd’hui d’un soutien massif de leurs peuples. Mais l’histoire africaine enseigne une cruelle leçon : les foules qui acclament aujourd’hui peuvent sont souvent les mêmes qui se soulèvent pour exiger le changement.

Le 25 mai 2024, lors des assises nationales pour la refondation du Burkina Faso, plusieurs recommandations ont été faites et mises en œuvre. Parmi celles-ci, le capitaine Ibrahim Traoré, tombeur du président de transition le colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, est devenu président du Faso, et son mandat présidentiel a été prolongé de cinq ans, avec une possibilité de renouvellement. Cette nouvelle réforme ne prend pas en compte les deux années de pouvoir du militaire.

Au Niger, le 10 mars 2025, le président Abdourahamane Tiani, qui a pris le pouvoir en 2023 après avoir renversé Mohamed Bazoum, a reçu à Niamey le rapport final des Assises nationales tenues du 15 au 20 février. Ce rapport présente plusieurs recommandations importantes, notamment : l’élévation du général Tiani au grade de général d’armée, l’instauration d’une période de refondation nationale d’au moins cinq ans, renouvelable en fonction de la situation sécuritaire et de l’agenda de la Confédération des États du Sahel. Le texte a été validé par le président de transition, qui a profité de l’occasion pour préciser son application.

Au Mali, après le 13 mai 2025, un décret a dissous tous les partis politiques du pays, abrogeant les lois antérieures qui les régissaient et les protégeaient. Puis, le 10 juillet 2025, une nouvelle décision a été annoncée : le mandat du général Assimi Goïta a été prolongé jusqu’en 2030, avec une possibilité de renouvellement selon l’évolution de la situation sécuritaire. Cette fois, Assimi Goïta et les membres de son gouvernement pourront se présenter aux futures élections.

Pourquoi ces chefs d’État s’accrochent-ils au pouvoir ?

Dès leur arrivée, ces régimes militaires ont indiqué vouloir restituer le pouvoir aux civils après une courte période de transition, qui ne devait normalement pas excéder cinq ans. Par exemple, à la suite de sa prise de pouvoir le 30 septembre, le capitaine Ibrahim Traoré avait déclaré : « Nous ne sommes pas là pour le pouvoir. Nous avons un programme de douze mois dans lequel nous allons résoudre de petits problèmes logistiques dans le respect des valeurs humaines. »

Aujourd’hui, la question est de savoir pourquoi ces militaires, après avoir promis de quitter le pouvoir au bout de quelques mois, en viennent à briguer des mandats présidentiels de cinq ans, renouvelables. Si certains estiment que le pouvoir corrompt, ces chefs d’État justifient leur maintien par la volonté de redonner à leur pays son éclat d’antan et d’assurer sa souveraineté sur tous les plans. Ces transitions militaires mettent ainsi en lumière les limites des pouvoirs civils, notamment en matière d’insécurité, de mauvaise gouvernance et de corruption. Forts du soutien de la population, ces militaires estiment que ces années supplémentaires pourraient aider à lutter contre le terrorisme et à récupérer les parties de leur territoire encore sous l’emprise des groupes terroristes. Ce  choix de prolonger leur mandat , qui n’est pas anodin,  s’inscrit également dans la volonté de poser des bases solides pour l’Alliance des États du Sahel (AES), une confédération regroupant les  trois pays ayant quitté la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest. Ces derniers entendent insuffler un nouvel esprit de patriotisme et affirmer leur souveraineté sur tous les plans.

Quitter le pouvoir sans avoir consolidé les fondations de l’AES,  surtout dans un contexte de tensions géopolitiques en Afrique, serait considéré comme un échec. Trois arguments principaux sont avancés pour justifier ces prolongations :

  • L’urgence sécuritaire : La lutte contre les groupes jihadistes et l’instabilité exigerait, selon eux, une continuité du pouvoir pour éviter des transitions précaires.
  • La « priorité à la stabilité » : Les gouvernements en place invoquent la nécessité de consolider des réformes ou d’achever des processus (comme un retour à l’ordre constitutionnel).
  • L’échec des alternances précipitées : Dans certains cas, les élections organisées sous pression internationale ont exacerbé les crises au lieu de les résoudre.

Montée des voix critiques

Si certains perçoivent ces transitions comme une opportunité de restructurer des États fragilisés, d’autres s’inquiètent de leurs conséquences sur la démocratie et l’état de droit. La suspension des partis politiques dans ces pays, quelles qu’en soient les raisons, fait couler beaucoup d’encre. Nombreux sont ceux qui dénoncent la concentration du pouvoir entre les mains des militaires, l’érosion des libertés civiques et la répression des voix dissidentes.

Au Burkina Faso, par exemple, des voix critiques de la transition sont envoyées de force au front pour lutter contre le terrorisme. D’autres estiment que rien ne prouve que les régimes militaires soient intrinsèquement mieux placés pour résister aux assauts terroristes ou  aux pressions terroristes.

La démocratie en Afrique semble être un mot trop grand pour la réalité, tant de nombreux pays africains ne l’ont jamais véritablement connue. En effet, nombreux sont les chefs d’État qui , une fois élus ,  tripatouillent les constitutions pour se maintenir au pouvoir. Les institutions censées garantir l’alternance démocratique sont souvent contrôlées par l’exécutif. Les limites de mandat sont supprimées, et les régimes en place recourent à des méthodes autoritaires pour étouffer toute contestation : arrestations de militants, restrictions des libertés, fraudes électorales. Certains dirigeants s’appuient sur l’armée et des réseaux clientélistes pour conserver leur position. Le pouvoir en Afrique rime également  trop souvent avec enrichissement personnel. Dirigeants et leurs proches détournent les ressources nationales, ce qui les pousse à s’accrocher au pouvoir pour protéger leurs intérêts.

Force est de constater que, les militaires au pouvoir ont été plus prompts à mettre en œuvre des initiatives concrètes pour leurs populations que certains civils, qui s’éternisent sans réaliser de véritables changements. Les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) en sont l’exemple : en peu de temps, leurs dirigeants ont accompli des réalisations significatives, ce qui leur vaut un soutien populaire croissant. Depuis sa création, l’AES a enregistré des avancées notables, notamment grâce à des partenariats stratégiques. L’économie de ces pays se redresse progressivement, avec une résilience accrue face aux chocs extérieurs.

Sur le plan sécuritaire, la sécurisation de la zone des trois frontières est devenue une priorité absolue pour l’AES. L’alliance s’est dotée d’outils précieux : partage de renseignements, modernisation des équipements militaires, etc. Ces mesures ont nettement amélioré la situation sécuritaire dans la région.

Sur le plan diplomatique, l’AES renforce ses alliances. Les premières consultations entre ses ministres des Affaires étrangères et leur homologue russe, Sergueï Lavrov, ont eu lieu le 3 avril 2024 à Moscou. La Russie apporte un soutien multiforme : défense, sécurité, économie et diplomatie.

Les pays de l’AES promeuvent activement leurs cultures nationales : Plusieurs rues ont changé de dénomination dans les capitales. Les héros locaux remplacent les figures coloniales. Un récent décret au Niger a officialisé le haoussa comme langue nationale, reléguant le français au statut de langue de travail. Cette dynamique témoigne d’une volonté d’affirmer leur identité et leurs valeurs communes.

Savoir quitter à temps

La véritable sagesse politique ne consiste pas seulement à conquérir le pouvoir, mais aussi à savoir le quitter à temps. L’Afrique a payé un lourd tribut aux dirigeants qui n’ont pas su reconnaitre le bon moment du départ. Les militaires au pays pouvoir dans les pays de l’AES, qui prennent pour modèle  l’ancien président ghanéens Jerry Rawlings devraient s’inspirer de celui-ci en organisant leur sortie par la grande porte de l’histoire.

Pour les leaders du Sahel aujourd’hui portés par la vague souverainiste, le défi ultime ne sera pas seulement de vaincre l’impérialisme , mais de vaincre leur propre tentation de s’éterniser au pouvoir. Car comme le rappelle la sagesse africaine : « Le baobab tombe toujours du côté où il s’est trop penché.